Le Temps dans l'art
La question posée
L'art peut-il montrer le temps qui passe ? Chaque medium y répond différemment : la sculpture et la peinture peuvent condenser la durée dans une forme immobile ; la photographie, elle, fige un instant. Rodin a posé le problème avec force : « c'est l'artiste qui est véridique et c'est la photographie qui est menteuse, car dans la réalité le temps ne s'arrête pas » (L'Art, entretiens avec Paul Gsell, 1911). La fiche explore cette tension entre instant et durée à travers les mediums artistiques.
Le temps condensé : sculpture et peinture
- Rodin et la sculpture du mouvement : Rodin nie la fixité de la sculpture. Ses surfaces tourmentées, ses facettes, produisent un « montage » visuel — le regard circule, les ombres bougent, le corps paraît en devenir. Sa critique porte sur la photographie d'un homme marchant : l'instantané ment parce qu'il isole un moment que le mouvement vivant a déjà dépassé.
- Les chevaux de Géricault (quoting Rodin via Merleau-Ponty, L'Œil et l'Esprit) : dans Le Derby d'Epsom, les chevaux galopent dans une posture qu'aucun cheval au galop n'a jamais eue. Géricault combine plusieurs instants en un seul — et produit une vérité du mouvement que la photographie ne peut donner. Rodin : « C'est Géricault qui a raison contre la photographie ».
- Le réalisme de la durée : pour Rodin et Merleau-Ponty, la vérité du mouvement n'est pas dans l'instant isolé mais dans la succession vécue. L'artiste qui représente un geste « qui s'exécute en plusieurs instants » est plus fidèle au réel que la machine qui l'arrête.
- La peinture et la durée : l'impressionnisme (Monet, séries) et l'art contemporain (Gerhard Richter, le flou) travaillent également sur cette idée : la peinture peut évoquer le temps qui passe par la matière, la lumière, le flou — là où la photo produit un arrêt.
La photographie contre le temps
- L'instantané comme preuve et comme mensonge : la photographie a inventé la preuve visuelle de l'instant. Mais cette preuve est une fiction : elle isole un moment que le temps a déjà dépassé, et elle le donne comme total. L'homme marchant n'est plus en train de marcher quand on le regarde — il est arrêté.
- La chronophotographie (Muybridge, 1878 ; Marey, 1882) : tentative de la photographie de restituer la durée en multipliant les instantanés. Muybridge décompose le galop du cheval en séquences — il répond à la question scientifique de la locomotion, mais pas à l'expérience vécue du mouvement.
- Le cinéma : synthèse de la photographie et du temps. En projetant des images en succession, le cinéma restitue la durée. Il résout techniquement le problème posé par Rodin — mais pas philosophiquement : chaque image reste un instant arrêté.
- Virilio et le temps d'exposition (La trans.apparence, 1990) : le temps photographique n'est pas celui de la succession, mais celui de l'exposition — un temps-lumière qui « fait surface ». La question de Rodin ne voit pas cette dimension : le cliché ne fige pas le temps, il l'expose.
Le temps en question : durée et instant
- Bergson et la durée (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889) : le temps vécu (durée) est continu, qualitatif, indivisible ; le temps mesuré (instants successifs) est une construction artificielle de l'entendement. La photographie appartient au temps mesuré ; l'art de Rodin prétend à la durée.
- Husserl et la conscience du temps : le présent n'est jamais pur instant. Il comporte une « rétention » du passé immédiat et une « protention » du futur proche. L'art qui représente un geste actif exploite cette structure : il suggère ce qui vient et ce qui a précédé.
- Merleau-Ponty et l'œil qui pense (L'Œil et l'Esprit, 1961) : la vision n'est pas photographique. L'œil perçoit le mouvement comme continuation, pas comme séquence d'images. La peinture peut saisir cette perception ; la photo la décompose.
Mémoire et temps : l'art comme souvenir
- La photographie comme trace mnésique : la photo est souvent traitée comme un substitut de mémoire — elle fixe ce que l'on veut retenir, elle archive, elle remplace le souvenir subjectif par une image « objective ». Mais la mémoire n'est pas un instantané : elle est mouvement, réinterprétation, oubli sélectif. La photo mensonge sur ce point : elle donne l'impression d'avoir conservé ce qui, dans la mémoire réelle, a déjà changé.
- Proust et la mémoire involontaire (À la recherche du temps perdu, 1913-1927) : le souvenir authentique ne se fait pas par l'image fixe, mais par la sensation qui déclenche un passé entier — la madeleine, les pavés, la serviette. L'art qui touche la mémoire ne reproduit pas : il évoque, il déclenche. L'impressionnisme, qui cherche la sensation, s'en rapproche.
- Le portrait et la mémoire du visage : photographier un visage, c'est tenter de fixer une mémoire — mais le visage du souvenir n'est jamais celui de la photo. Le portrait peint (Rembrandt, autoportraits) montre le visage qui change avec le temps ; le portrait photographique le fige dans un instant qui n'existe plus.
- L'archive et la mémoire collective : la photographie documentaire (Atget, Riis, FSA) constitue une mémoire visuelle collective. Mais l'archive est sélective : ce qui est montré dépend de ce qui a été choisi de montrer. La mémoire collective construite par la photographie est aussi une mise en forme du passé.
- Christian Boltanski (1944-2022) : installations à partir de photos d'archives, visages anonymes, vêtements entassés. L'œuvre pose directement la question : comment l'image fixe peut-elle porter la mémoire de ceux qui ne sont plus là ? La photo ne conserve que la surface ; l'art tente de retrouver la profondeur.
Temps long, temps exposé : la photographie étendue
- La photographie à longue exposition : sur certaines photographs, le mouvement se trace dans la lumière — voitures de nuit, foules floues, nuages filés. Le temps ne s'arrête pas : il s'écrit sur la pellicule.
- Josef Koudelka (Horizons, 2013) : paysages photographiés avec des poses de plusieurs minutes. Les villes disparaissent, les horizons restent — le temps long devient visible.
- Michael Wesely (Open Shutter, 1997-2001) : poses de plusieurs années (jusqu'à 3 ans). Le bâtiment construit devant l'appareil apparaît, les saisons passent — la photographie devient un calendrier.
L'art contemporain et le temps
- La vidéo et le temps réel : la vidéo digitale réintroduit le mouvement dans l'image fixe. Mais elle pose le problème inverse : comment arrêter, sélectionner, donner du sens à un flux continu ?
- Bill Viola (The Passions, 2003) : vidéos en ralenti extrême. Le temps se dilate, le geste devient paysage — l'expérience subjective du temps devient visible.
- Doug Aitken (Sonic Pavilion, 2009) : installation où le son et l'image évoluent en temps réel selon l'environnement — l'œuvre n'est jamais la même, elle vit avec le temps.
Synthèse
Le temps dans l'art est un problème non résolu. Rodin a raison : la photographie isole l'instant, et l'art peut dire autre chose — la durée, le mouvement, le passage. Mais la photographie a trouvé sa propre réponse : non pas figer, mais exposer, tracer, accumuler. La mémoire ajoute une dimension supplémentaire : l'image fixe promet de conserver ce qui, dans le temps vécu, se transforme et s'efface. Chaque medium a sa temporalité propre, et la question reste ouverte : l'art peut-il montrer le temps, ou seulement le suggérer — et la photographie peut-elle conserver la mémoire, ou seulement en donner l'illusion ? → Voir aussi : La Vérité dans l'art (peinture et photographie) → Voir aussi : Photographie, réalisme et naturalisme → Voir aussi : Peinture contemporaine et photographie → Voir aussi : Impressionnisme (peinture) → Voir aussi : Le Sens dans l'art → Voir aussi : Art moderne (peinture et arts plastiques) → Voir aussi : La Flèche du Temps (Philosophie et Art) → Voir aussi : L'inexorable → Voir aussi : L'implacable dans l'art