Peinture contemporaine et photographie
La question posée
Le réalisme et le naturalisme du XIXe siècle représentaient le monde par l'observation directe. La peinture contemporaine, elle, est née après la photographie et après l'abstraction. Sa question n'est plus « comment peindre le réel ? », mais « comment peindre le réel à l'époque où l'image photographique fait autorité ? ». Elle représente souvent moins le monde que l'image du monde.
De l'abstraction au retour par l'image
- Entre 1945 et 1960, l'abstraction domine la peinture. Le réalisme pictural semble dépassé : la photographie et le cinéma « rendent » mieux le réel que la main.
- Le retour à la figuration, à partir des années 1960, ne se fait pas par l'observation directe mais par l'image photographique.
- La peinture contemporaine se place ainsi en rivalité non avec le réel, mais avec la photographie.
L'hyperréalisme : peindre la photographie (1960-1970)
- L'hyperréalisme (ou photorealism) naît aux États-Unis vers 1965-1970. Les peintres travaillent systématiquement d'après des photographies projetées.
- Chuck Close (1940-2021) : portraits géants d'après photos, construits sur une grille, jusqu'au flou photographique.
- Richard Estes (né 1932) : devantures urbaines, vitrines et reflets, surfaces miroir.
- Ralph Goings (1928-2016) : diners américains, camions, chromes luisants.
- Malcolm Morley (1931-2018) : considéré comme le précurseur, peint d'après des cartes postales de paquebots et d'avions.
- Idée centrale : peindre non la chose mais la photographie de la chose. Le regard est doublement délégué : le peintre ne voit la réalité qu'à travers l'image.
- Paradoxe : un rendu ultra-détaillé mais froid, sans émotion ni pathos. Le « réalisme » y devient une neutralité proche de celle des typologies de Sander et des Becher.
Gerhard Richter et la photo-peinture
- Gerhard Richter (né 1932) : depuis les années 1960, il peint d'après des photos trouvées dans la presse ou ses archives (Atlas, 1962-).
- Son flou volontaire n'est pas une maladresse : il exprime la distance, le souvenir, le doute sur l'image.
- La photo-peinture montre que l'image photographique n'est pas transparente : elle est déjà une construction.
- Richter alterne ces tableaux avec de grands formats abstraits : la peinture interroge ainsi les deux pôles du réel et de l'image.
Le pop art : l'image de masse
- Andy Warhol (1928-1987) : sérigraphies d'après des photos de presse (accidents, stars, Mao), répétées en série jusqu'à épuisement de l'image.
- Roy Lichtenstein (1923-1997) : pastiche de la bande dessinée et du point de trame, l'équivalent peint du pixel avant l'heure.
- Le pop art installe l'esthétique de l'image médiatique et photographique au centre de la peinture.
Le regard photographique dans la néo-figuration
- De nombreux peintres adoptent le cadrage photographique : décentrement, gros plan, « sur le vif », flou de bougé.
- Francis Bacon (1909-1992) : peint d'après les photographies de Muybridge et les images de presse, qu'il déforme pour arracher la figure à l'illustration.
- David Hockney (né 1937) : compositions d'après photos (Un grand splash, 1967), puis photomontages « joiner ».
- Luc Tuymans (né 1958) : tableaux pâles d'après photos et écrans, travaillant la mémoire de l'image.
- Marlene Dumas (née 1953) : visages d'après photos de presse, l'image de l'autre comme fardeau.
Réalisme et naturalisme : continuités et rupture
- Continuité : l'hyperréalisme reprend l'ambition documentaire du réalisme (rendre le visible avec précision) ; la série et la typologie rappellent la méthode quasi scientifique du naturalisme.
- Rupture majeure : Courbet peignait le monde ; le peintre contemporain peint l'image du monde. Le sujet n'est plus la chose, mais sa représentation.
- Le doute en plus : le réalisme du XIXe croyait à la transparence du regard ; depuis Richter, la peinture montre que le réel est toujours déjà photographié, déjà médiatisé.
- La photographie comme medium conceptuel : l'image photographique n'est pas un simple modèle, c'est le sujet même de la réflexion picturale.
Conclusion
La peinture contemporaine n'a pas repris le réalisme comme style, mais comme question. L'hyperréalisme en est l'équivalent le plus net : un réalisme sans naïveté, qui rend le réel à travers sa copie photographique. Le naturalisme renaît, lui, sous forme de méthode : séries, typologies, document. Mais la rupture est décisive : le réel ne s'y donne plus que médié par l'image. → Voir aussi : Photographie, réalisme et naturalisme → Voir aussi : Réalisme et naturalisme (peinture et littérature) → Voir aussi : Art moderne (peinture et arts plastiques) → Voir aussi : Le Beau dans l'art → Voir aussi : Le Banal dans l'art → Voir aussi : Le Sens dans l'art → Voir aussi : Le visible est le caché → Voir aussi : Le Temps dans l'art → Voir aussi : L'Ineffable dans l'art (peinture et photographie) → Voir aussi : Suprématisme (Kasimir Malevitch) → Voir aussi : Subjectivité et objectivité apparente dans l'art (peinture et photographie) → Voir aussi : Straight photography (photographie directe) → Voir aussi : Écoles et styles en photographie