Le Banal dans l'art
La question du banal
- Le banal désigne ce qui est ordinaire, insignifiant, quotidien — ce que l'on ne regarde pas.
- Longtemps exclu de l'art : l'art classique ne traite que de sujets nobles (histoire, mythologie, religion).
- Le banal entre dans l'art par étapes, à mesure que les courants refusent le beau idéal et la grandeur.
- D'abord une question de sujet, il devient ensuite une question de regard : le banal intéressant par la manière dont on le traite.
Le classicisme : le banal exclu
- La hiérarchie des genres place le tableau d'histoire (noble) au sommet, et la nature morte ou la scène de genre (banales) en bas.
- Le banal n'a pas droit de cité dans les grands genres.
- Il subsiste seulement dans les genres mineurs : scènes de genre, natures mortes, vanités.
Le romantisme : le banal dépassé
- Le romantisme ignore le banal : il cherche le sublime, l'extraordinaire, le drame.
- Mais il introduit la subjectivité, qui prépare le regard moderne : l'artiste peut faire grand art de n'importe quel sujet.
- Le drame contemporain (Delacroix) fait un pas vers le réel, mais traité en héros, non en banal.
Le réalisme : le banal devient sujet noble
- Courbet : le banal, le laid et l'humble accèdent aux grands formats (enterrements, paysans, travail).
- Rupture de la hiérarchie des genres : les scènes banales deviennent des tableaux d'histoire.
- Millet : les glaneuses, le semeur — le banal élevé au monument.
- Le banal est digne d'art parce qu'il est vrai.
Le naturalisme : le banal documenté
- Zola, Maupassant : mines, alcools, commerces, milieux populaires.
- Le banal est observé, documenté, « expérimenté ».
- En peinture : champs, foins, ateliers — le quotidien comme objet d'étude.
- Le banal devient matière quasi scientifique, et non plus anecdote.
L'impressionnisme : le banal transfiguré
- Le banal quotidien devient beau par la perception : gares, bords de Seine, boulevards, repas.
- Le sujet ordinaire est transfiguré par la lumière et la touche.
- Le banal n'est plus un sujet parmi d'autres : c'est le lieu où la peinture se manifeste.
Le symbolisme et le préraphaélisme : le banal écarté
- Ces courants idéalistes écartent le banal : ils cherchent l'idée, le mystère, l'idéal.
- Paradoxe du préraphaélisme : un réalisme minutieux du détail (nature quasi botanique) au service d'un idéal.
- Le symbolisme n'utilise le banal que comme matière à symbole, jamais comme fin.
L'art moderne : le banal exalté ou nié
- Fauvisme et expressionnisme : le banal (rue, paysage) devient prétexte à l'expression.
- Cubisme : les objets ordinaires (guitare, verre, pipe) deviennent le centre ; la nature morte devient genre majeur.
- Dada et ready-made (Duchamp) : le banal devient œuvre par décision — Fontaine (1917) renverse la question : tout objet peut être art.
- Surréalisme : le banal devient étrange ; le quotidien est le lieu du merveilleux et de la rencontre fortuite.
- Bauhaus : le banal est assumé et stylisé — le design de l'objet ordinaire.
Après 1945 : le banal comme programme
- Pop art : l'apothéose du banal — boîtes de soupe, publicité, objets de consommation, stars (Warhol).
- Nouveau réalisme (France, 1960) : l'objet trouvé, l'accumulation (Arman), l'emballage (Christo) — le réel banal prélevé tel quel.
- Arte povera (Italie, 1967) : matériaux pauvres, terre, chiffons, végétaux — la beauté du déchet et du quotidien.
- Hyperréalisme : le banal photographié (diners, façades, camions) rendu avec une précision extrême (Estes, Goings).
- Art conceptuel : l'idée remplace l'objet ; le banal du document et de la note.
Photographie : le medium du banal
- La photographie est nativement le medium du banal : elle enregistre ce que personne ne regardait.
- Atget : boutiques, métiers, vieux Paris — le banal documenté.
- Walker Evans et la FSA : le banal de la crise économique.
- Le pictorialisme, au contraire, voulait fuir le banal : flou, manière, sujet noble.
Le banal contemporain : cinq axes (1960-2026)
Ces axes, formulés récemment, décrivent le rapport du banal au sens et au beau dans l'art d'aujourd'hui. Ils traversent les œuvres depuis les années 1960.
1. La transfiguration du banal (« rendre l'insignifiant signifiant »)
- Idée : le banal n'est pas vide de sens, il est saturé de sens refoulé, oublié, automatique.
- Approche : prendre un objet, un geste, un espace ultra-quotidien et le déplacer légèrement (cadrage, échelle, matériau, répétition, durée) pour faire surgir une révélation.
- Artistes : Andy Warhol (les Boîtes Brillo), Marcel Duchamp (ready-made), Jeff Koons (aspirateurs, ballons), Thomas Demand, Moyra Davey.
- Question : à quel degré de déplacement le banal cesse-t-il d'être banal ? Le beau naît-il de cette micro-distorsion ?
2. La beauté honteuse
- Idée : la beauté classique (harmonie, grâce, élévation) est devenue suspecte ; on cherche une beauté « honteuse », miteuse, gênante, cachée dans ce qui est laid, cheap, démodé ou trop familier.
- Exemples : centres commerciaux décatis, intérieurs des années 1970-1980 jamais rénovés, objets publicitaires fanés, corps vieillissants filmés sans filtre, aliments industriels en gros plan.
- Artistes : Wolfgang Tillmans (coins de chambre, t-shirts froissés), Isa Genzken, Tetsuya Ishida, pratiques post-internet.
- Question : peut-on assumer le plaisir esthétique face à ce qui est ouvertement banal, laid et consumériste ?
3. La banalité comme résistance douce (anti-spectaculaire)
- Idée : face à l'injonction d'intensité, de récit fort, de trauma spectaculaire et d'innovation radicale, le banal devient une résistance.
- Formes : vidéo longue durée d'un parking vide la nuit, série de 365 petits-déjeuners identiques, performance de huit heures dans un hypermarché, peinture hyperréaliste d'un mur tagué puis recouvert.
- Le beau surgit parfois quand on a renoncé à le chercher — la grâce par attrition.
4. La banalité et l'effondrement du sens (nihilisme doux)
- Idée : le monde a tant esthétisé et marchandisé tout que le sens profond lui-même s'est banalisé ; il ne reste que des simulacres de sens.
- Exemples : slogans motivants en néon qui clignotent dans le vide, vidéos infinies sans enjeu, paysages périurbains en boucle.
- Artistes : Hito Steyerl, Anne Imhof, esthétique « corporate ».
- Question : quand tout est beau et tout est vide, le beau devient-il une forme de violence ?
5. Le banal comme dernier lieu du sacré
- Idée : plus on descend dans le prosaïque, plus on touche parfois à l'indicible, au quasi mystique.
- Exemples : photographies de radiateurs, de prises électriques, de moquettes mal aspirées — étrangement émouvantes ; poésie « objective » (Francis Ponge) ; cinéma de Chantal Akerman ou de Lav Diaz filmant un couloir pendant quarante-cinq minutes.
- Le beau ici : la sensation fugace que « ça existe », que le monde n'est pas seulement utilitaire.
Grille de synthèse : quatre niveaux de banalité
| Niveau de banalité | Rapport au sens | Type de beau possible | Exemples | |---|---|---|---| | Banal assumé | Sens refoulé / automatique | Beauté par déplacement / ready-made | Warhol, Koons | | Banal exacerbé | Sens perdu / simulacre | Beauté honteuse, ironique, post-esthétique | Esthétique « cringe » | | Banal contemplé | Sens suspendu / latence | Beauté par attrition, grâce par soustraction | Nouvelle objectivité, slow art | | Banal transfiguré | Sens révélé / mystique discret | Beauté inattendue, presque religieuse | Ponge, minimalistes spirituels |
Synthèse
- Le banal entre dans l'art en trois temps : accepté comme sujet (réalisme), transfiguré par le regard (impressionnisme), puis proclamé comme valeur (pop art, ready-made).
- De la hiérarchie des genres au « tout peut être art », l'histoire du banal est l'histoire de la démocratisation du sujet.
- Le banal contemporain prolonge cette histoire en axes conceptuels : transfiguration, beauté honteuse, résistance douce, effondrement du sens et retour du sacré.
→ Voir aussi : Classicisme (arts) → Voir aussi : Romantisme (peinture et littérature) → Voir aussi : Réalisme et naturalisme (peinture et littérature) → Voir aussi : Peintres naturalistes (et réalistes) → Voir aussi : Impressionnisme (peinture) → Voir aussi : Symbolisme (littérature et peinture) → Voir aussi : Préraphaélisme (Angleterre) → Voir aussi : Art moderne (peinture et arts plastiques) → Voir aussi : Photographie, réalisme et naturalisme → Voir aussi : Peinture contemporaine et photographie → Voir aussi : Le Beau dans l'art → Voir aussi : Le Sens dans l'art → Voir aussi : Subjectivité et objectivité apparente dans l'art (peinture et photographie) → Voir aussi : Voir ce que l'on voit : une conception du regard → Voir aussi : Le style de Maria Chapdelaine : réalisme, naturalisme et idéalisme